Une armée de femmes pour la liberté d’un peuple sans Etat !

« Nous voulons avoir les mêmes droits que les Turcs, pouvoir parler notre langue, ne plus être discriminés dans notre travail ou dans notre vie quotidienne »

Le Kurdistan est une région qui s’étend sur quatre pays (la Turquie, l’Irak, la Syrie et l’Iran), sur une superficie presque équivalente à la France, un territoire « maudit » qui n’a jamais existé en tant qu’Etat-Nation. En Iran et en Irak, le Kurdistan est officiellement le nom d’une région et bénéficie même, dans le cas irakien, d’un statut autonome. A l’inverse, la relation entre la Turquie et sa principale minorité (majoritaire dans le Sud-est du pays) est beaucoup plus conflictuelle, tant que pour la Turquie, elle n’existe même pas. La reconnaissance des kurdes comme ethnie, dotée d’une propre langue et histoire, est donc inégale suivant le pays qu’ils habitent. Un peuple divisé, une existence non reconnu, un sentiment d’abandon, des conditions sociales et économiques dégradantes, telle est la situation. Ce qui ne dérive n’est qu’un conflit pérenne, dans lequel le seul gagnant est la mort : plus de 45.000 morts en 28 ans. La guerre ou pour mieux dire, la guérilla est commencé en 1978 quand un homme de nom Abdullah Öcalan, fonda un mouvement pour l’indépendance kurde : le Parti des travailleurs du Kurdistan, le PKK. Ce mouvement armé, implanté dans les quatre pays, est actif encore aujourd’hui, surtout en Turquie, où il mène un combat ouvert depuis 1984. Le PKK est considéré comme une organisation terroriste par les Etats-Unis et l’Union européenne. Très actif surtout dans les années 1990, il a perdu en intensité après l’arrestation d’Abdullah Öcalan en 1999, emprisonné à vie sur une petite île de la mer de Marmara, mais qui reste toujours l’interlocuteur incontournable des autorités turques dans les négociations pour une paix durable.

Dans cette situation catastrophique, les femmes ne sont pas restées spectatrices. En 1995 le PKK crée, par la volonté de son leader incontesté, le Mouvement des femmes libres du Kurdistan, une armée intégralement féminine, des groupes de combat au comité central : « La paix des Kurdes passe par les femmes », écrivait Abdullah Öcalan.  La nouvelle « armée de femmes » attire de nombreuses jeunes filles qui rejoignent les montagnes et participent à la lutte armée contre le gouvernement turc. Alors qu’elles n’étaient que quelques dizaines, surtout des intellectuelles, au début des années 1980, elles viennent aujourd’hui de tous les milieux et seraient près de 2.000 sur un total de 5 à 6.000 combattants. La création d’un corps armée formé seulement de femmes se révèle une véritable révolution dans la révolution : « Jusqu’à présent, les femmes étaient traitées comme des esclaves. Le Mouvement est une révolution dans la révolution. Sur un plan politique, il raccroche la guérilla à l’ensemble des femmes kurdes » explique une activiste turque qui milite dans une association des droits de l’homme d’Istanbul. La plupart de ces combattantes ne réclament plus l’indépendance du Kurdistan, mais seulement une certaine autonomie : « Nous voulons avoir les mêmes droits que les Turcs, pouvoir parler notre langue, ne plus être discriminés dans notre travail ou dans notre vie quotidienne ». Mais si ces femmes prennent la voie de la montagne est aussi pour échapper à un ennemi, également effrayant, au sein de la même société kurde : l’homme. Un de leurs combats les plus difficiles est la lutte contre les mariages forcés, une vraie plaie issue d’un système archaïque, basée sur la domination de l’homme, imposée le plus souvent au sein de la famille. Cependant, fortes de ces trente années de luttes armées et de combats politiques, les femmes kurdes sont devenues, avec la création de leurs propres associations, de plus en plus actives dans la vie quotidienne, en arrivant à accéder, en parité avec les hommes, aux postes de direction dans l’organisation de la société civile et politique. Les femmes kurdes, ont créé des "assemblées populaires" pour les femmes, des "maisons des femmes", plusieurs centres éducatifs et scientifiques et fondé une académie pour les femmes dont le but est de populariser l’idéologie de la "libération de la femme". Elles assurent la coprésidence des "autorités populaires", tandis que leurs associations jouent un rôle actif dans la résolution des conflits politiques, éducatifs, familiaux, économiques et ceux avec les forces de l’ordre. Aujourd’hui, à la Grande Assemblée de Turquie (parlement turc) un parti politique pro-kurde se bat pour la reconnaissance des droits du peuple kurde et pour une plus grande considération des femmes dans la société. Néanmoins, si d’un côté beaucoup a été obtenu par ces femmes guerrières, la condition de la femme dans cette région du monde reste encore dramatique. Les mariages forcés perdurent, ainsi que d’autres pressions sociales qui restent dures à extirper : « Elles sont aujourd’hui confrontées à une situation qui se dégrade. Certaines se suicident, d’autres ont décidé de participer à la lutte armée ». On se demande quand cette incessante bataille des femmes pourra enfin se conclure, de toute évidence ce sont elles qui détiennent les clés pour la résolution de bon nombre de conflits dans le monde et de beaucoup de transformations en cours et a venir !

Vendredi 14 février 2014, Fabrizio Fiore

 

Site Association « Amitiés Kurdes de Bretagne » : http://www.amitieskurdesdebretagne.eu/spip.php?article772

 

Imprimer